Rester à côté de ses morts, une stratégie pour éviter les ennemis naturels
Que feriez-vous au milieu d’un champ de bataille en présence de corps sans vie ? Cette question est abrupte, dérangeante mais elle se pose en écologie : des animaux peuvent en effet rencontrer des congénères tués par un ennemi. Quelle serait alors la réaction optimale ? Certainement fuir. En utilisant des pucerons, les chercheurs de l’unité Biologie des Organismes et des Populations appliquée à la Protection des Plantes (BiO3P) de Rennes ont testé cette hypothèse. Etonnamment, les individus restent aux côtés des cadavres. Cette réponse semble optimale car ces cadavres les protègent de l’attaque de l’ennemi. La mort des uns est donc bénéfique pour la vie des autres…
Des cadavres pour se protéger des prédateurs
Dans leur habitat, les animaux doivent être sensibles à tout indicateur de risque de prédation. Ce risque peut être estimé directement par la détection de l’ennemi ou indirectement par la perception de traces de prédation passée, comme la présence de cadavres (1). Ce dernier indice peut aussi signifier aux prédateurs la présence de compétiteurs. Proies et prédateurs devraient donc répondre à la présence de cadavres : la proie en quittant l’habitat et le prédateur en modifiant sa stratégie pour limiter la compétition. Les pucerons sont exposés à de nombreux ennemis et en leur présence, produisent plus de descendants ailés (2), facilitant leur départ pour des habitats moins hostiles. L’objectif des recherches menées est de mesurer l’effet de la présence, dans une colonie de pucerons, d’individus tués par un parasitoïde (guêpe parasite des pucerons) sur la proportion de pucerons produits présentant des ailes (investissement dans la fuite) et le comportement des parasitoïdes (investissement dans l’exploitation de la colonie).
Des pucerons qui fuient moins, des guêpes qui attaquent moins
Contre toute attente, les résultats obtenus révèlent chez les pucerons un investissement moindre dans la fuite en présence de cadavres : ils produisent moins de descendants ailés en présence de congénères tués par l’ennemi. En parallèle, la guêpe parasitoïde quitte plus rapidement et attaque moins de pucerons dans une colonie présentant des cadavres. Cette trace de prédation passée entraîne donc une diminution du taux d’attaque de la part de l’ennemi, expliquant ainsi le caractère optimal de la stratégie de résidence observée chez les pucerons. Mieux vaut donc rester à côté de ses morts… Cette étude est la première illustration de l’effet de la présence de cadavres sur l’évolution des interactions antagonistes terrestres. Les indices de prédation ont donc une réelle fonction écologique et évolutive. Ce travail illustre également la présence d’un "effet à retardement" des ennemis : les traces laissées par un prédateur influencent le fonctionnement de sa population et celui de la population proie.
L’effet à retardement
Cette étude montre que les ennemis naturels ont un "effet à retardement" sur les populations de proies : les traces de leur activité influencent à la fois leur distribution mais également celle de leurs proies. Une des perspectives sera d’étudier les mécanismes associés à cet "effet à retardement" et d’identifier leur utilisation potentielle dans le contrôle des populations de ravageurs. En effet, les facteurs chimiques initiant cette réduction de dispersion chez les pucerons pourrait être utilisés pour limiter l’expansion de leurs populations dans les agroécosystèmes.
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Une guêpe parasitoïde pondant un œuf dans un puceron
(Photo B. Chaubet)

Un puceron tué par une guêpe parasitoïde au milieu de ses congénères
(Photo B. Chaubet) |
Bibliographie
- Peacor SD. 2003. Phenotypic modifications to conspecific density arising from predation risk assessment. Oikos. 100:409–415.
- Kunert G, Otto S, Rose USR, Gershenzon J, Weisser WW. 2005. Alarm pheromone mediates production of winged dispersal morphs in aphids. Ecology Letters. 8:596–603.
Rédaction :
ComSPE
Date de création : 09 Septembre 2010
Mise à jour : 09 Septembre 2010
Contact :
Yannick Outreman,
Yannick.Outreman@rennes.inra.fr
Unité mixte de recherche 1099 Biologie des Organismes et des Populations appliquée à la Protection des Plantes (
BiO3P), centre Inra de Rennes.